l'influence de l'arabisme et de l'Islam suivi de la conférence : Du Moyen-Âge à la Renaissance
11 avril 1915, Dornach
Comme vous le savez, six cents ans après l'entrée de l'impulsion christique dans l'évolution humaine, un prophète apparut au sein d'une certaine communauté. Ce prophète, Mahomet, rejeta et nia d'abord l'existence de tout ce que l'effusion de l'impulsion christique avait apporté à l'évolution humaine. Il ne faut surtout pas tomber dans les superstitions du XIXe siècle, celles qui expliquaient, d'un point de vue rationaliste, des choses qui ne peuvent s'expliquer que d'un point de vue spirituel. Pour les étudiants sérieux de la science spirituelle, les propos d'un homme particulièrement érudit, parlant de Mahomet, doivent paraître risibles. Il dit : « Oui ! Il a affirmé que des anges lui étaient apparus sous forme de colombes et lui avaient murmuré à l'oreille. Ce qu'ils lui avaient dit, il l'a retranscrit plus tard comme étant le Coran ! » Mais Mahomet, disait l'érudit, était un imposteur. Il lui avait glissé quelques graines dont les colombes raffolent. Alors les colombes volèrent vers lui, et après avoir pris les grains, elles s'envolèrent à nouveau ! — Tel était le genre d'explication donnée aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur de la chrétienté au très savant XIXe siècle.
Le temps viendra où nous rirons de telles explications, même si elles peuvent pleinement satisfaire le matérialiste. Mais nous devons prendre Mahomet plus au sérieux. Nous devons comprendre que ce qui agissait en son âme était bien une relation avec le monde spirituel, semblable à celle que Goethe s'efforçait de découvrir pour son Faust. Mais qu'a ressenti Mahomet ? Qu'a-t-il découvert ? Je ne peux qu'effleurer ce sujet aujourd'hui ; je le décrirai en détail ultérieurement. Qu'a donc découvert Mahomet ? Eh bien ! Comme vous le savez, Mahomet aspirait à un monde dont il avait une expression, contenue dans un seul mot : « Dieu ». Pour lui, le monde était un Monon, une expression monothéiste de Dieu. Ce monde ne contenait naturellement rien de l'essence du christianisme. Mais Mahomet, pour autant, a perçu le monde spirituel. Il est entré dans ce monde élémentaire dont je viens de parler. Il a promis à ses disciples qu'eux aussi entreraient dans ce monde spirituel après avoir franchi la Porte de la Mort. Mais il ne pouvait leur décrire que ce monde spirituel qu'il avait lui-même appris à voir. De quel monde spirituel parle Mahomet ? Il s'agit du monde luciférien qu'il décrit à ses disciples comme le but ultime à atteindre, et qui lui apparaît comme le Paradis. Si l'on passe de l'abstrait au concret, et que l'on considère l'essence de la quête islamique pour atteindre le monde spirituel, on reconnaîtra ce que proclame également la Science Spirituelle. Mais ce monde spirituel de Mahomet est celui sur lequel Lucifer règne. Ce monde luciférien a été mal interprété comme étant le Paradis, le monde vers lequel devraient tendre tous les efforts humains.
L'étude de l'évolution historique du monde à la lumière de ce phénomène majeur ne peut que nous marquer profondément. Elle doit nous amener à une profonde réflexion lorsque, sur notre chemin spirituel, nous prenons conscience qu'un grand prophète a propagé l'erreur selon laquelle le monde luciférien était identique au Paradis. Je ne souhaite pas que cette idée s'impose à vous comme une simple vérité abstraite. S'y attarder excessivement pourrait avoir un effet dévastateur sur l'âme.
OBJECTIONS et AVERTISSEMENTS :
Les travaux historiographiques, archéologiques, scripturaires menés depuis quelques décennies à présent sur l'Islam, le Coran et la vie du prophète Mahomet nous enseigne une "religion" extrêmement barbare, inique, violente, misogyne et cruelle. Steiner pour appuyer ses dires s'appuyait probablement sur les données de son temps très lacunaires mais en aucune manière il n'a pu faire preuve de clairvoyance et d'une recherche suprasensible digne des connaissances en christologie notamment. Car ce n'est pas seulement l'aspect luciférien qui apparente le Paradis mahométan où des vierges sont promises aux hommes uniquement, aux Jardins des délices de Jérôme Bosch, mais relevant d'une "Parole divine " aux injonctions beaucoup plus sombre de type ahrimanien et anti-christique (Sorat).
Sur les 58562 mots composant le Coran, le mot « amour » n’apparaît que 10 fois, et encore .... :
3 fois pour parler de l’amour d’Allah pour ses fidèles,
2 fois s’agissant de l’amour des fidèles pour Allah,
4 fois pour parler de l’amour des richesses, mais une seule fois pour désigner l’amour d’une femme pour un homme, et jamais pour évoquer de l’amour de l’homme envers son prochain.
Le mot « aimer », conjugué, apparaît 53 fois, presque exclusivement pour dire qu’Allah aime les croyants, les justes, les fidèles, les pieux, ceux qui lui font confiance.
Sinon il est employé dans le sens de « souhaiter » ou « apprécier » : ex: « …les Juifs qui aiment bien écouter le mensonge » (S 5, V 41), « les mécréants aimeraient vous voir négliger vos armes … » (S 5, V 102)
Mieux encore !
Il est donc légitime de douter de la vision romantique du prophète de l'islam comme il était de coutume jusqu'à la fin du XIXème.
les liens utiles (livres et vidéos) sont à consulter hâtivement pour tous ceux qui auraient encore un doute !
- La Mecque, ville imaginaire: Comment les califes ont inventé l'islam de Odon Lafontaine et le collectif Nour Al-Aalam
- Incroyable islam: La religion qui met votre cerveau à l'épreuve de Alibabal (Bilal Hussein)
- 100 contradictions et erreurs scientifiques dans le Coran de Majid Oukacha
- Il était une fois l'Islam de Majid Oukacha
- L'islam contre la modernité de Ferghane Azihari
Islam versus Christianisme :
Débat: L'Islam est-il plus violent que le Christianisme ?
Le rôle de l'islam dans la traite négrière
13 mars 1911, Berlin
(...) Si nous considérons que la religion de Jéhovah est représentée par le symbole de la lune, par opposition au soleil, nous pouvons nous attendre à ce qu'une croyance similaire, dépassant le christianisme, réapparaisse plus tard. Ce fut effectivement le cas. Et si de telles choses ne sont pas acceptées de prime abord, ou si l'on s'en moque car elles sont profondément liées au symbolisme des religions, nous pouvons dire que l'ancienne religion lunaire de Jéhovah est réapparue dans la religion du croissant de lune, que son influence, antérieure à l'événement christique, s'est prolongée après l'avènement du christianisme. La répétition d'une époque antérieure dans une époque postérieure se manifeste avec des résultats frappants dans le dernier tiers de la période gréco-latine, que nous situons, d'un point de vue occulte, jusqu'aux XIIe et XIIIe siècles environ. Cela signifie qu'après une séparation de six cents ans, on observe une sorte de répétition de la religion lunaire de Jéhovah dans la religion apportée d'Afrique en Espagne par les Arabes. Il est impossible de détailler ici toutes les caractéristiques qu'elle a apportées. Mais il est essentiel de bien comprendre que, dans la religion de Mahomet, l'impulsion christique fut d'abord négligée, et qu'on y trouve en réalité une sorte de renaissance de la religion de Moïse – la religion du Dieu unique et indivisible. Ce n'est qu'à l'idée de cette divinité indivisible qu'a été introduit un élément venu d'ailleurs – du point de vue égypto-chaldéen – qui conservait des traditions très précises concernant le lien entre le ciel étoilé et les événements terrestres. Ainsi, nombre de pensées et d'idées présentes chez les Chaldéens, les Babyloniens et les Assyriens se retrouvent dans la religion de Mahomet, mais imprégnées de manière extraordinaire de ce que l'on pourrait appeler l'enseignement relatif à la divinité indivisible de Jéhovah. D'un point de vue scientifique, l'arabisme se présente comme une synthèse des enseignements des prêtres d'Égypte et de Chaldée, ainsi que de la religion de Yahvé des anciens Hébreux. Dans une telle union, il y a non seulement une compression, mais aussi inévitablement une part d'exclusion et d'oubli. Tout ce qui menait à la clairvoyance en fut exclu. Il ne restait alors qu'une question de recherche intellectuelle, de combinaison de pensées. Ainsi, toutes les idées liées à l'art égyptien de la guérison et à l'astronomie chaldéenne, fruits de la clairvoyance antique chez les Égyptiens comme chez les Chaldéens, se retrouvent, sous une forme intellectuelle et individualisée, dans l'arabisme de Mahomet.
Quelque chose s'est infiltré en Europe avec les Arabes, dépouillant les anciennes idées égyptiennes et chaldéennes de leur contenu imaginatif et clairvoyant et leur conférant des formes abstraites. De là est née la science merveilleuse que les Arabes ont apportée d'Afrique en Europe par l'Espagne. Si le christianisme a insufflé un élan principalement spirituel, le grand élan intellectuel est venu des Arabes. Ceux qui ignorent tout du cours de l'évolution humaine ne peuvent concevoir l'apport de cette nouvelle perspective mentale, apparue sous le symbole de la lune, à l'humanité tout entière. Kepler et Copernic n'auraient pu exister sans cet élan apporté par les Arabes en Europe. Cette méthode de pensée, la manière dont les différentes conceptions religieuses étaient liées à l'abandon de l'ancienne clairvoyance, se retrouve dans notre astronomie et notre science modernes, lorsque la troisième période de la culture a connu son renouveau au cours de notre cinquième âge.
Oui, la civilisation arabo-musulmane a joué un rôle majeur dans la transmission, l'enrichissement et le développement des sciences qui ont ensuite profité à l'Europe. (...)
De l'union de la religion du Christ avec celle de Mahomet naquit, durant cette période cruciale qui nous intéresse, ce qui constitue véritablement le contenu de notre culture. Sans pouvoir en examiner les causes aujourd'hui, il faut compter six à six siècles et demi pour que cette impulsion se développe ; ainsi, la culture lunaire renouvelée apparut, se répandit et pénétra en Europe six cents ans après l'événement du Christ, et jusqu'au XIIIe siècle, elle enrichit la civilisation chrétienne qui avait reçu ses influences directes par d'autres voies. Même ceux qui n'observent que le cours extérieur des événements savent que, malgré leur opposition à l'arabisme, la pensée et la science arabes pénétrèrent jusque dans les monastères d'Europe occidentale, et jusqu'au milieu du XIIIe siècle (ce qui est, là encore, révélateur), on observe une fusion de ces deux influences : l'influence arabe et l'influence directe du Christ.
On peut dire que le symbole du soleil et le symbole de la lune ont fusionné en un seul entre les Ve et VIe siècles jusqu'entre les XIIe et XIIIe siècles, soit une période qui a duré environ six cents ans.
Un rôle de transmission et de préservation
Sauvegarde des savoirs antiques : Entre le VIIIe et le XIIIe siècle, les savants en terre d'Islam ont traduit, étudié et critiqué les ouvrages de l'Antiquité grecque, mais aussi des traditions indiennes et perses. Sans ce travail de traduction en arabe, une grande partie de la philosophie et des sciences grecques aurait été perdue pour l'Occident médiéval.
Diffusion vers l'Europe : Par l'intermédiaire de l'Espagne musulmane (al-Andalus), de la Sicile et des traductions de l'arabe vers le latin (notamment aux XIIe et XIIIe siècles), ces connaissances ont reflué vers l'Europe chrétienneDes innovations et contributions propres
Mathématiques : Les savants arabes ont fondé l'algèbre (le mot vient de al-jabr, formalisé par al-Khawarizmi) et ont généralisé l'usage du système de numérotation décimal ainsi que du chiffre zéro, initialement emprunté à l'Inde.
Médecine : Des figures majeures comme Avicenne (Ibn Sina) avec son Canon de la médecine ou Averroès ont profondément influencé l'enseignement médical dans les universités européennes pendant des siècles.
Optique et Astronomie : Alhazen (Ibn al-Haytham) a révolutionné l'optique et la méthode expérimentale avec son Livre de l'optique, inspirant des générations de scientifiques européens. De nombreux termes astronomiques utilisés aujourd'hui témoignent également de cet héritage.
Plutôt qu'un simple rôle de « facteur » transportant un colis intact, la civilisation arabo-musulmane a fonctionné comme un carrefour multiculturel qui a corrigé, approfondi et inventé de nouveaux concepts avant de les transmettre à l'Occident.
8 novembre 1904, Berlin
L'influence arabe en Europe
Un préjugé courant s'exprime par la maxime suivante : l'évolution humaine progresse de façon régulière, le déroulement de l'histoire ne comportant aucun saut. Ceci est lié à un autre préjugé : on nous dit aussi que la nature ne procède pas par sauts. Cette affirmation est répétée sans cesse ; or, elle est fausse, tant pour la nature que pour l'histoire. On ne voit jamais la nature faire de grands progrès sans sauts. Son progrès n'est pas graduel ; au contraire, de petits processus sont suivis de résultats importants, et les plus importants de tous résultent de sauts. On pourrait énumérer de nombreux cas où la nature progresse de telle sorte que l'on observe une transition des formes vers leur exact contraire.
En histoire, cela est particulièrement important, car nous avons deux événements majeurs qui se sont progressivement préparés, puis ont décliné, pour finalement s'accélérer de façon fulgurante : 1. La fondation des villes libres au début du Moyen Âge. 2. Les grandes inventions et découvertes à la fin du Moyen Âge.
L'histoire s'accélère considérablement au passage du XIe au XIIe siècle. De nouvelles formes de société émergent des anciennes. Le départ massif des hommes vers les villes donne naissance, en Allemagne, en France, en Angleterre, en Écosse, et jusqu'en Russie et en Italie, à des villes offrant de nouvelles conditions de vie, de nouvelles organisations, de nouvelles lois et constitutions. À la fin du Moyen Âge, on observe les grandes découvertes, les voyages vers l'Inde, l'Amérique, etc., et l'invention mondiale de l'imprimerie. Tout cela témoigne du bouleversement radical engendré par la naissance du nouvel esprit scientifique, incarné par Copernic.
Deux événements marquants ont ainsi eu lieu ; et si nous voulons étudier le Moyen Âge avec attention, il est essentiel de les replacer dans leur contexte. Ils apparaissent comme des sauts, mais un tel événement se prépare graduellement, jusqu'à ce qu'il éclate avec la force d'une avalanche et déferle comme un torrent. Si nous les examinons étape par étape, il deviendra clair que ces deux événements avaient été préparés dans la vie des Germains. Nous verrons alors comment les Francs ont acquis un tel pouvoir, une telle influence sur l'organisation des relations européennes. Pour cela, il nous faut comprendre la nature de ce peuple, la nécessaire métamorphose des rapports industriels et la puissante pénétration du christianisme au IVe siècle. Ces deux éléments témoignent de la transformation de la vie des Germains. Ils conditionnent l'évolution du Moyen Âge. Il serait inutile de suivre toutes les pérégrinations des Germains, de voir comment Odoacre a détrôné le dernier empereur romain d'Occident, comment les Goths ont été chassés d'Italie par l'empereur Justinien, comment les Lombards se sont emparés de l'Italie du Nord – nous voyons les mêmes circonstances se répéter sans cesse.
Dans les régions méridionales, où les Gémeaux trouvèrent des conditions politiques et industrielles déjà bien établies, les particularités de leurs tribus disparurent ; elles perdirent toute signification. On n’entend plus parler des Goths, des Gépides, etc. ; ils ont disparu, jusque dans l’oubli. À l’inverse, les Francs étaient parvenus à une situation de liberté, encore instable, où toute appropriation sérieuse était inexistante, et c’est grâce à cette configuration politique qu’ils devinrent la race dominante.
Il nous faut maintenant examiner comment ces structures se sont développées au sein de l'empire des Francs, que nous appelons le royaume mérovingien. Il s'agissait en réalité d'une multitude de petits royaumes, formés de manière très naturelle. Les Mérovingiens restèrent victorieux après avoir vaincu leurs égaux. Tous ces royaumes s'étaient formés de la manière suivante : une petite tribu migratrice subjuguait les populations locales et divisait les terres de façon à ce que chaque membre reçoive des propriétés plus ou moins importantes. Ainsi, toute domination reposait sur la propriété foncière. Les plus puissants recevaient les plus vastes domaines. Pour cultiver ces terres, un grand nombre de personnes étaient employées, certaines issues de la population locale, d'autres étant des prisonniers de guerre réduits en esclavage. C'est précisément par cette différence de possession de terres que se sont développés les rapports de pouvoir. Le plus grand propriétaire terrien était le roi. Son pouvoir reposait sur ses biens ; c'est là sa caractéristique principale. De ces rapports de force sont nés les rapports de droits, et il est intéressant d'observer comment cela s'est produit. On trouve assurément, chez les tribus germaniques, des lois fondées sur des coutumes ancestrales, antérieures à notre connaissance. Dans les tribus plus petites, tout le peuple se réunissait pour rendre la justice ; plus tard, les membres de la tribu ne se rassemblaient que le 1er mars pour délibérer sur leurs problèmes. Mais désormais, le grand propriétaire terrien n'était plus responsable envers les autres de ses actes sur ses terres. Certes, on observe un attachement conservateur aux anciennes lois prescriptives chez les différentes tribus. Elles se sont conservées longtemps chez les Saxons, les Thuringiens et les Frisons, ainsi que chez les Chérusques, dont la tribu les a gardées plus longtemps qu'on ne le croit généralement. La situation était différente là où la propriété foncière s'était développée, car le propriétaire, absolu sur son domaine, devenait aussi irresponsable. Cette irresponsabilité a donné naissance à une nouvelle position juridique, où s'exerçait la juridiction du pouvoir, l'autorité de la police. Si un autre homme commettait une infraction, il devait en répondre ; si c'était l'irresponsable qui la commettait, la même infraction était considérée comme légale. Ce qui était illégal pour les sans-pouvoir était légal pour les puissants. Ils savaient transformer la force en droit.
Ainsi, les Francs purent étendre leur pouvoir et, notamment au nord-est, conquérir de vastes territoires. À une époque où les guerres s'enchaînaient, les plus faibles dépendaient de la protection des plus puissants. C'est ainsi que naquit le système des fiefs et des vassaux, qui attira une élite d'hommes influents. Puis, un système de transfert de certains droits par contrats vit le jour. Les grands domaines fonciers, le domaine royal, exigeaient des conditions juridiques particulières, qui pouvaient être cédées par le roi ou le propriétaire. Avec la terre, la juridiction et l'autorité policière étaient transférées. Le droit royal et le droit du petit vassal virent le jour. Cette innovation engendra une puissante classe de fonctionnaires, non plus rémunérée par un salaire, mais fondée sur la propriété foncière. Ces justiciers constituaient la plus haute instance judiciaire. À l'origine, lorsqu'ils devaient encore tenir compte des droits des tribus puissantes, ils étaient tenus de respecter les lois anciennes. Cependant, peu à peu, leur position devint celle d'une juridiction absolue, de sorte qu'avec le temps, parallèlement au royaume, se forma en France une sorte d'aristocratie officielle qui devint une rivale de la royauté.
Ainsi, au VIe siècle, une rivalité se développa entre le souverain et la nouvelle noblesse, et elle prit une importance considérable. La classe dirigeante originelle, issue des Mérovingiens, grands propriétaires terriens, fut remplacée par les Carlovingiens, qui appartenaient à l'origine à l'aristocratie officielle. Ces derniers avaient été maires du palais pour la classe dirigeante, renversée par la rivalité des hauts fonctionnaires aristocratiques. En substance, la possession de vastes propriétés constituait donc le fondement des rapports de force ; et le courant moral le plus puissant, celui de l'Église, dut exercer son pouvoir de manière détournée, par le biais des grands propriétaires terriens.
L'Église franque se caractérisait initialement par le fait qu'elle ne représentait qu'une poignée de grands propriétaires terriens. On observe ainsi l'essor des évêchés et des abbayes, ainsi que des vassaux qui se placèrent sous la protection de l'Église afin d'en recevoir des fiefs. De ce fait, aux côtés des grands propriétaires terriens, apparurent également des ecclésiastiques propriétaires. C'est pourquoi on y observe un manque de profondeur et pourquoi la dimension spirituelle du christianisme est essentiellement due à une influence étrangère. Ce ne sont pas les Francs, mais les hommes des îles Britanniques qui ont réussi à créer ces puissants courants qui se sont ensuite propagés vers l'est. Dans les îles Britanniques, de nombreux érudits et moines pieux étaient profondément engagés dans des travaux religieux. Un véritable travail était accompli, comme en témoignent notamment la renaissance du platonisme et son alliance avec le christianisme. De là émanent mysticisme, dogmatisme, mais aussi enthousiasme et ferveur. C'est de là que viennent les premiers missionnaires : Columba, Gallus et Winfried-Boniface, le converti des Germains. Et parce que ces premiers missionnaires n'avaient à l'esprit que la dimension spirituelle du christianisme, ils n'étaient pas enclins à se conformer aux coutumes des tribus franques. Leur vertu était apaisante, et c'est notamment grâce à Boniface qu'ils exercèrent leur principale influence auprès des Germains orientaux. C'est pourquoi Rome acquit à cette époque une influence croissante dans l'empire franc. Deux éléments hétérogènes s'unirent : la force brute des Germains et la puissance spirituelle du christianisme. Ils s'harmonisèrent si bien qu'il est étonnant de voir comment ces tribus se soumirent au christianisme, et comment le christianisme lui-même modifia sa nature pour s'adapter aux Germains. Ces missionnaires œuvrèrent différemment des rois francs, qui répandirent le christianisme par la force des armes. Il ne leur fut pas imposé comme une chose étrangère ; leurs lieux de culte et leurs coutumes sacrées furent préservés ; leurs pratiques et leurs personnalités furent si respectées que les anciennes institutions furent mises à profit pour diffuser le nouveau message. Il est intéressant de constater comment l'ancien devient le vêtement, le nouveau, l'âme. La tribu saxonne nous a transmis un récit de la vie de Jésus : tous les détails concernant sa figure sont revêtus d'un costume germanique. Jésus apparaît comme un duc germanique ; ses échanges avec les disciples évoquent une assemblée tribale. C'est ainsi que la vie de Jésus est présentée à Heiland.
Les héros antiques furent érigés en saints ; les fêtes et coutumes rituelles ancestrales devinrent chrétiennes. Une grande partie de ce qui apparaît aujourd’hui comme exclusivement chrétien provenait alors de coutumes païennes. Dans l’empire franc, au contraire, le christianisme ecclésiastique apparaît comme un moyen de consolider le pouvoir ; un code de lois franc commence par une invocation au « Christ, qui aime les Francs plus que tous les autres peuples ».
À l'époque où les missionnaires britanniques incarnaient l'influence morale du christianisme, celle de l'Église romaine s'accrut considérablement. Les rois francs recherchèrent une alliance avec la papauté. Les Lombards, qui avaient conquis l'Italie et persécutaient notamment l'évêque de Rome, étaient des chrétiens aryens. C'est pourquoi l'évêque romain se tourna d'abord vers les Francs pour obtenir de l'aide, tout en leur offrant son influence. Ainsi, le roi franc devint le protecteur du pape, et le pape l'oignit. C'est de cette consécration papale que les rois francs tirèrent leur position élevée, leur dignité. Ce fut un renforcement de ce que les Francs voyaient dans le christianisme. Tout cela se déroula en Occident, au VIIe siècle. Cette alliance entre la papauté et l'autorité franque prépara progressivement le règne de Charlemagne. On assiste ainsi à l'accomplissement d'importants changements spirituels et sociaux. Cependant, cela n'aurait pas suffi à engendrer un événement qui s'avéra d'une importance capitale : une révolution matérielle, la fondation des villes. Car il manquait quelque chose à la culture chrétienne franque, malgré son efficacité, son intelligence et sa profondeur.
Ce que nous appelons science, la science purement extérieure, n'existait pas pour eux. Nous avons suivi un mouvement uniquement matériel et moral. La science présente chez eux était restée au même niveau qu'à leurs premiers contacts avec le christianisme. Et de même que les tribus franques ne se souciaient guère d'améliorer leur agriculture rudimentaire, et n'ont jamais songé à la développer économiquement, l'Église, elle aussi, cherchait uniquement à accroître son influence morale. L'agriculture primitive ne présentait pas de difficultés particulières, contrairement à ce qui, en Égypte, a conduit à l'essor de la physique, de la géométrie et des sciences techniques. Ici, tout était plus simple, plus primitif ; ainsi, le commerce financier, déjà en usage, céda de nouveau la place au troc.
La culture européenne avait donc besoin d'un nouvel élan et ne peut être comprise sans tenir compte de celui-ci. D'Asie, d'Extrême-Orient, berceau du christianisme, provenait désormais cette nouvelle culture, celle des Arabes. La religion fondée par Mahomet est, dans son contenu, plus simple que le christianisme. La dimension spirituelle de l'islam repose essentiellement sur des idées monothéistes simples, limitées à un Être divin fondamental, dont la nature et la forme ne sont pas étudiées en détail, mais à la volonté duquel les hommes se soumettent par foi. De là naît une confiance aveugle en cette volonté, une confiance qui conduit au fatalisme, à une soumission totale. C'est ainsi que ces tribus purent étendre la domination arabe, en quelques générations, sur la Syrie, la Mésopotamie et l'Afrique du Nord, jusqu'au royaume des Wisigoths en Espagne. Dès le tournant du VIIe et du VIIIe siècle, des souverains maures s'y installèrent et imposèrent leur culture à la place de celle des Wisigoths.
Ainsi, un courant tout à fait nouveau, d'une nature entièrement différente, s'est infiltré dans la culture européenne. L'esprit de la culture arabisante n'était pas imprégné de dogmes concernant les anges et les démons, etc., mais précisément de ce qui manquait aux tribus germaniques chrétiennes : la science. On y trouve toutes ces sciences – médecine, chimie, mathématiques – très développées. L'esprit pratique importé d'Asie en Espagne trouva alors un emploi dans la navigation, etc. Il fut introduit à un moment où un esprit non scientifique s'était imposé. Les cités mauresques devinrent des centres de recherche scientifique de haut niveau ; nous avons ici une culture qui ne peut manquer d'impressionner tous ceux qui la connaissent. Humboldt dit d'elle : « Cette profondeur, cette intensité, cette exactitude du savoir sont sans précédent dans l'histoire des cultures. » Les intellectuels maures avaient une vision d'ensemble et une pensée profonde ; et non seulement, comme les Germains, ils adoptèrent la science grecque, mais ils la développèrent davantage. Aristote continua également à vivre parmi eux, mais chez les Arabes, c'est le véritable Aristote qui était honoré, avec une vision plus large, comme le père de la science. Il est intéressant de constater comment la culture alexandrine, née en Grèce, a perduré ici, et c'est ainsi que nous avons découvert l'un des courants les plus remarquables de l'esprit humain. Les Arabes ont posé les fondements de la science objective. De là, elle s'est d'abord diffusée dans les monastères anglo-saxons d'Angleterre et d'Irlande, où vivait désormais l'ancien et dynamique sang celtique. Il est étonnant de constater les échanges actifs qui s'étaient instaurés entre eux et l'Espagne, et comment, là où régnaient la profondeur d'esprit et la capacité de penser, la science a connu une renaissance grâce aux Arabes.
Il est remarquable que les Arabes, qui s'étaient d'abord emparés de toute l'Espagne, aient été rapidement vaincus par les Francs de Charles Martel à la bataille de Poitiers en 732. Par cette victoire, la force physique des Francs triompha de celle des Maures. Mais la force spirituelle des Arabes demeura invincible ; et de même que la culture grecque avait jadis triomphé à Rome, la culture arabe conquit l'Occident, s'opposant aux Germains victorieux. Or, lorsque la science nécessaire à l'expansion du commerce et des échanges internationaux, lorsque la culture urbaine se développa, l'influence arabe s'y fit sentir. Des éléments entièrement nouveaux cherchèrent à s'adapter aux traditions anciennes.
Charlemagne et l'Église
Si vous consultez un manuel scolaire classique ou tout autre ouvrage traitant du Moyen Âge, et plus précisément de la période dont nous allons parler – le VIIIe ou le IXe siècle –, vous constaterez que la figure de Charlemagne (768-814) y occupe une place démesurée. En suivant ainsi les exploits et les marches triomphales de Charlemagne, vous aurez du mal à saisir ce qui a véritablement marqué cette époque. Tout cela n'était que l'expression extérieure d'événements bien plus profonds, qui se révéleront être la convergence de nombreux facteurs significatifs. Afin d'étudier ces facteurs, il convient de revenir sur certains points déjà abordés, qui permettront d'éclairer ce sujet.
Si vous vous souvenez de la description des conditions de vie en Europe après les grandes migrations, lorsque les tribus germaniques s'installèrent en différents lieux, vous comprendrez comment ces peuples emportèrent avec eux leurs institutions ancestrales, leurs mœurs et leurs coutumes, et les développèrent dans leurs nouvelles terres. On constate qu'ils conservèrent leur caractère particulier, une sorte d'ordre social, fondé sur la répartition des biens privés et communs. Leur organisation originelle s'organisait en petites assemblées sociales : les villages, puis, plus tard, les centaines et les cantons. Dans chacune de ces structures, ce qui pouvait être propriété commune l'était : forêts, prairies, cours d'eau, etc. Seules les terres qu'un individu pouvait cultiver étaient attribuées à sa famille et devenaient héréditaires ; tout le reste demeurait propriété commune.
Nous avons vu que les chefs de ces tribus reçurent des territoires bien plus vastes lors de la conquête, et que, de ce fait, certaines formes de pouvoir émergèrent, notamment en Gaule, où de nombreuses terres restaient à reconquérir. Pour administrer ces domaines, on employait en partie des membres de l'ancienne population, en partie des colons romains ou des prisonniers de guerre. Ainsi se développèrent certaines conditions juridiques. Le grand propriétaire terrien n'était pas responsable envers autrui de ce qu'il faisait sur ses terres ; il ne pouvait être tenu pour responsable des ordres qu'il donnait. De ce fait, il pouvait annuler, pour son propre domaine, toute prescription légale ou réglementation policière. Ainsi, dans l'Empire franc, nous ne rencontrons pas de monarchie unifiée ; ce que l'on appelait l'Empire mérovingien n'était rien d'autre qu'un vaste domaine foncier. Les Mérovingiens étaient l'une des familles qui possédaient de vastes terres ; conformément au droit civil – à travers la lutte pour la survie – leur domination s'étendit toujours plus loin. De nouveaux territoires y furent constamment ajoutés. Le grand propriétaire terrien n'était pas un roi comme ceux auxquels nous étions habitués aux XIIIe, XIVe, voire même au XVIe siècle ; mais le gouvernement privé est progressivement devenu un pouvoir légal.
Il céda certaines parties de son domaine, et avec elles ses droits, à d'autres possédant moins de terres ; on disait alors qu'il était « sous exemption ». Cette autorité judiciaire était née d'une attitude irresponsable face à de telles circonstances. En contrepartie, ce type de propriétaire devait payer un tribut et servir le roi dans l'armée en temps de guerre. Dans l'expansion de ces relations de propriété, la lignée mérovingienne, en tant que conquérante, primait sur toutes les autres, si bien que l'on peut retenir que l'ancien empire franc s'est développé selon des modalités juridiques purement privées.
Là encore, la transition de la souche mérovingienne à la souche carolingienne, dont était issu Charles Martel, s'effectua de la même manière, dans les mêmes conditions. Les Carlovingiens étaient à l'origine intendants des domaines mérovingiens ; mais ils devinrent peu à peu si influents que Pépin le Bref parvint à enfermer l'imbécile Childéric dans un monastère et, avec l'aide du pape, à le déposer. De lui descendit son successeur, Charlemagne. Un survol rapide de ces événements ne nous permettra que de les aborder superficiellement ; car, en réalité, ils n'ont pas d'autre importance. Charlemagne fit la guerre aux tribus germaniques voisines et étendit son emprise dans certaines directions. Cependant, même cet empire ne peut être qualifié d'État. Il mena de longues guerres contre les Saxons, qui s'accrochaient avec une grande ténacité à l'organisation villageoise ancestrale, aux mœurs et coutumes anciennes, et à la vieille foi germanique. La victoire fut remportée après des guerres exténuantes, livrées avec une férocité extraordinaire de part et d'autre.
Parmi des tribus comme les Saxons, une personnalité en particulier se distinguait et devenait un chef. Il s'agissait de Widukind, un duc possédant de vastes possessions et une puissante armée, dont le courage résistait aux oppositions les plus violentes. Il fallut le soumettre avec la plus grande cruauté, puis le faire obéir à Charlemagne. En quoi consistait cette autorité ? Elle revenait à ceci : si l'autorité de Charlemagne avait été retirée, rien de particulier ne se serait produit. Ces hommes de tribu, qui par milliers avaient été contraints au baptême, auraient continué à vivre comme auparavant.
C’est la forme que Charlemagne donna à l’Église qui consolida son pouvoir. Par la force de l’Église, ces territoires furent soumis. Des évêchés et des monastères furent fondés, et les vastes propriétés autrefois détenues par les Saxons furent distribuées. Leur exploitation fut confiée aux évêques et aux abbés ; ainsi, l’Église s’arrogea le rôle, jadis dévolu aux propriétaires fonciers laïcs protégés par une « exemption », à savoir l’autorité judiciaire. Si les Saxons refusaient de se soumettre, ils étaient contraints par les nouvelles incursions de Charlemagne. Le même scénario se répéta qu’en France occidentale : les petits propriétaires terriens, ne pouvant subsister seuls, cédèrent leurs biens aux monastères et aux évêchés pour les recevoir à nouveau sous le régime féodal.
La seule condition était donc que les vastes propriétés appartiennent à l'Église, comme dans les nouveaux évêchés de Paderborn, Mersebourg et Erfurt, cultivés pour l'évêque par les tribus conquises. Mais même ceux qui possédaient encore des biens les détenaient comme des fiefs et devaient payer des impôts toujours plus élevés aux évêchés et aux abbayes. C'est ainsi que s'établit le pouvoir de Charlemagne : grâce à la grande influence de l'Église dont il était le suzerain, il consolida son autorité.
Charles étendit son autorité dans d'autres régions, tout comme il le faisait ici. En Bavière, il parvint à briser le pouvoir du duc Tassilo et à l'envoyer dans un monastère, afin de placer la Bavière sous sa domination. Les Bavarois s'étaient alliés aux Avars, un peuple que l'on peut considérer comme les successeurs des Huns. Charles sortit victorieux de ce conflit et fortifia une bande de terre comme frontière contre les Avars, correspondant à la limite originelle avare du territoire qui constitue aujourd'hui l'Autriche. De la même manière, il s'était également protégé des Danois.
À l'instar de Pépin, il combattit en Italie les Lombards, qui harcelaient le pape ; il remporta de nouveau la victoire et y établit son autorité. Il lutta également contre les Maures en Espagne et, presque partout, il fut victorieux. On constate ainsi que la domination franque s'étendait sur l'ensemble du monde européen de l'époque ; elle ne contenait que le germe du futur État.
Dans ces régions nouvellement conquises, des comtes furent intronisés et exercèrent l'autorité judiciaire. Dans les lieux où Charlemagne tenait alternativement sa cour – des places fortes appelées Palatinats – résidaient les comtes palatins, pour la plupart de grands propriétaires terriens, qui percevaient un tribut des districts environnants. Ce tribut ne se limitait pas aux impôts fonciers ; ils recevaient également des revenus de l'administration de la justice. En cas de meurtre, le tribunal public était convoqué par le comte palatin. Un parent, ou une personne proche de la victime, portait l'accusation. À cette époque, une compensation pouvait être versée pour meurtre : une somme reconnue, dont le montant variait selon qu'il s'agissait d'un homme libre ou non, était versée en partie à la famille du meurtrier, en partie au justicier du canton et en partie au fonds central du roi. Les intendants des terres, chargés des affaires communes – en réalité uniquement celles relatives aux impôts et à la défense – se déplaçaient d'un district à l'autre, véritables ambassadeurs sans fonction particulière.
Dans ces conditions, le fossé entre la nouvelle noblesse des propriétaires terriens et les serfs s'accentua, de même qu'entre les propriétaires terriens et les hommes libres qui, bien que toujours libres en personne, étaient tombés dans une situation de dépendance servile, contraints de payer un lourd tribut et d'effectuer un service militaire obligatoire. Ces conditions devinrent de plus en plus critiques ; la propriété séculière et ecclésiastique s'étendit considérablement ; et bientôt, la population se retrouva dans une profonde dépendance, et l'on observe déjà de petites conspirations – des révoltes – préfigurant ce que nous connaissons sous le nom de Guerres paysannes. On comprend que, dans le même temps, la culture matérielle se développa de manière de plus en plus productive. Nombre de tribus germaniques ne s'étaient pas intéressées à l'agriculture avant les migrations, mais vivaient de l'élevage ; désormais, elles développaient de plus en plus l'agriculture ; elles cultivaient notamment l'avoine et l'orge, mais aussi le blé, les poireaux, etc. C'étaient là les éléments essentiels qui comptaient dans cette ancienne civilisation. Il n'y avait pas encore d'artisanat à proprement parler ; il se développait seulement de manière latente. Le tissage, la teinture, etc., étaient principalement effectués par les femmes à domicile. Les métiers d'orfèvre et de forgeron furent les premiers à se développer. Le commerce était encore moins important.
Les premières villes se développèrent à partir du Xᵉ siècle, marquant le début d'un mouvement historique. Cependant, le commerce, qui naquit avec ces villes, n'avait alors que peu d'importance ; au mieux, il s'agissait d'un commerce de biens précieux venus d'Orient, pratiqué par des marchands israélites. Les usages commerciaux étaient quasi inexistants, bien que Charlemagne eût déjà fait frapper monnaie. Presque tout se faisait par troc, échangeant bétail, armes et autres biens.
Voici comment nous devons nous représenter la culture matérielle de ces régions ; et nous allons maintenant comprendre pourquoi la culture spirituelle devait elle aussi prendre une forme bien définie. Rien de ce que nous considérons comme culture spirituelle n'existait dans ces régions, ni chez les hommes libres ni chez les serfs. La chasse, la guerre et l'agriculture étaient les occupations des propriétaires terriens ; princes, ducs, rois, et même poètes, à moins d'être ecclésiastiques, savaient rarement lire et écrire. Wolfram von Eschenbach devait dicter ses poèmes à un ecclésiastique qui les lui lisait à haute voix ; Hartmann von der Aue se vante, comme d'un trait particulier, de savoir lire. Dans toute cette culture profane, il n'était pas question de lire ni d'écrire.
Seuls les monastères cloîtrés étudiaient l'art et les sciences. Tous les autres étudiants étaient orientés vers l'enseignement et la prédication du clergé. Cela engendrait leur dépendance envers le clergé et les moines, et conférait à l'Église son autorité.
Quand on lit aujourd'hui des descriptions de ce qu'on appelle « le Moyen Âge obscur » — persécution des hérétiques, procès de sorcières, etc. —, il faut bien comprendre que ces conditions n'ont commencé qu'au XIIIe siècle. Autrefois, rien de tel n'existait. L'Église n'avait pas plus d'autorité que les grands propriétaires terriens laïcs. Soit elle était de mèche avec le pouvoir temporel et n'en était qu'une émanation, soit elle s'efforçait de développer la théologie et la science du christianisme.
Avant l'arrivée du courant spirituel arabe, toute préoccupation spirituelle était exclusivement cultivée dans les monastères ; les activités des moines demeuraient totalement inconnues du monde extérieur. Hors des monastères, on ne connaissait que les sermons et une forme d'instruction spirituelle dispensée dans les écoles primitives.
L'autorité de l'Église était renforcée par le fait que c'était le clergé lui-même qui mettait en œuvre tous les dispositifs visant à promouvoir le savoir. Les moines en étaient les architectes ; ce sont eux qui ornaient les églises de statues, qui copiaient les œuvres des classiques, et les chanceliers de l'empereur étaient, pour la plupart, des moines.
L'une des formes de culture encouragées dans les monastères était la scolastique. Plus tard, ce fut le mysticisme. Cette scolastique, qui prospéra jusqu'au milieu du XIVe siècle, s'efforçait – du moins à une certaine époque – d'inculquer une pensée rigoureuse. Des examens sévères étaient imposés ; nul ne pouvait progresser dans la discipline logique absolue sans épreuves difficiles ; seuls ceux qui maîtrisaient véritablement la logique pouvaient accéder à la vie spirituelle. Aujourd'hui, cet aspect est négligé. Pourtant, c'est précisément grâce à cette formation à une logique rigoureuse que, lorsque la culture mauresque-arabe parvint en Europe, la science y trouva déjà une pensée disciplinée. Les modes de pensée qui régissent la science actuelle étaient déjà présents ; rares sont les agencements d'idées qui n'en découlent pas.
Les concepts qui régissent encore aujourd'hui la science, tels que sujet et objet, furent établis à cette époque. Une formation de la pensée, unique dans l'histoire du monde, s'y développa. Le penseur brillant d'aujourd'hui doit sa perspicacité à la formation reçue entre le Ve et le XIVe siècle. Certains pourraient juger injuste que les masses de l'époque n'aient eu accès à rien de tout cela ; mais le cours de l'histoire n'est pas guidé par la justice ou l'injustice, il obéit à la loi universelle de cause à effet. Ainsi, deux courants distincts coexistaient : 1. À l'extérieur, la culture matérielle, totalement dépourvue de science ; 2. Une culture raffinée, réservée à une élite ecclésiastique. Pourtant, la culture des villes reposait sur cette rigueur scolastique. Les artisans de la grande révolution étaient des ecclésiastiques : Copernic était chanoine, Giordano Bruno, frère dominicain. Leur éducation, comme celle de beaucoup d'autres, leur instruction formelle, était ancrée dans cet esprit de l'Église. Ce n'étaient pas des hommes puissants, mais de simples moines qui, de fait, souffraient souvent de l'oppression des puissants.
Ce ne furent ni les évêques ni les riches abbés, mais au contraire de pauvres moines vivant dans l'obscurité, qui propageèrent la Science. L'Église, s'étant alliée à des puissances extérieures, fut contrainte de se matérialiser ; elle dut séculariser ses enseignements et son identité même. Jadis, jusqu'au XIIe siècle, rien n'était plus solennel, plus sublime, pour les chrétiens, que la Cène. Elle était perçue comme un sacrifice de reconnaissance, un symbole de l'intensification du christianisme. Vint ensuite la sécularisation, l'incompréhension de ces réalités spirituelles si élevées, notamment en ce qui concerne les fêtes. Au IXe siècle, au pays des Francs, à la cour de Charles le Chauve, vivait Scot Érigène, un moine irlandais de renom, dont l'ouvrage De Divisioni Naturae recèle une riche pensée intellectuelle – qui, certes, ne correspond pas à la conception que le XXe siècle se fait de la Science. Érigène dut lutter contre les critiques hostiles au sein même de l'Église. Il défendait l'ancienne doctrine selon laquelle la Cène symbolisait le sacrifice suprême. Une autre interprétation, matérialiste, existait et était soutenue à Rome : le pain et le vin étaient réellement transformés en chair et en sang. Ce dogme de la Cène, né de cette conception de la matérialisation continue, ne fut officialisé qu'au XIIIe siècle.
Scot Érigène dut se réfugier en Angleterre et, à l'instigation du pape, fut assassiné dans son propre monastère par la confrérie des moines. Ces luttes se déroulaient non pas au sein de l'Église, mais sous l'influence insidieuse du monde séculier. La vie spirituelle était ainsi réservée à une élite et inaccessible aux masses, qui subissaient une pression croissante, tant du côté séculier que spirituel. Le mécontentement ne cessait de croître. Il était inévitable que cette insatisfaction s'accroisse parmi ce peuple aux loyautés partagées. À la campagne, dans les fermes, de nouvelles sources de mécontentement surgissaient sans cesse. Rien d'étonnant, dès lors, à ce que les petites villes, comme celles déjà établies sur le Rhin et le Danube, ne cessent de s'agrandir et de se renouveler grâce à l'afflux de ceux qui ne trouvaient plus leur place à la campagne. La cause fondamentale de cette transformation était la soif de liberté du peuple.
C’est un motif purement naturel qui a donné naissance à la culture des villes. La culture spirituelle est restée intacte pour le moment ; de nombreuses villes se sont développées autour des évêchés et des monastères. De cette culture urbaine est né tout ce qui a constitué le commerce et l’industrie au Moyen Âge, et qui a engendré par la suite des relations tout à fait différentes.
La nécessité de permettre le plein épanouissement de la personnalité humaine a motivé la fondation des villes. Ce fut une étape importante sur le chemin de la liberté ; car, selon Hegel, l'histoire signifie l'éducation du genre humain à la liberté.
Et si nous poursuivons l'histoire du Moyen Âge, nous verrons que cette fondation de la culture urbaine représentait non pas une étape insignifiante, mais une étape très importante sur la voie de la liberté.
La culture du Moyen Âge
L'histoire du Moyen Âge est particulièrement importante pour l'étude de l'humanité, car elle concerne une époque que nous pouvons explorer depuis ses origines jusqu'à l'émergence de ce que nous appelons les « États ». De plus, elle se caractérise par l'imbrication de nombreux facteurs. Dans un contexte de simplicité, une culture complète, telle que le christianisme, pouvait pleinement s'épanouir. C'est au sein de ce contexte de barbarie que se développe progressivement la culture médiévale, ce que nous appelons les « découvertes ».
À ces peuples, réunis de façon confuse par les migrations, est parvenu, par un chemin complexe et détourné, ce que nous appelons aujourd'hui « Science ». Le Moyen Âge a hérité d'un immense patrimoine. Pourtant, de la culture grecque, il ne nous reste que quelques traditions, perçues à travers le prisme des conceptions chrétiennes. En revanche, un héritage considérable subsiste de l'Empire romain, avec son gouvernement et son administration de la justice, témoignant d'une unité sans précédent dans l'histoire mondiale, et que l'on ne retrouve nulle part ailleurs au Moyen Âge. Ce n'est qu'à l'ère moderne, par ailleurs si fière de sa liberté, que l'on observe une telle expansion de l'autorité de l'État. Ce phénomène, conjugué à cet autre mouvement culturel idéaliste qui avait progressivement pénétré et absorbé l'Empire romain, s'est imposé à des peuples ignorant tout de cette éducation et, de surcroît, déracinés par les migrations. Toutes ces tribus — Goths, Héruléens, Lombards, Francs, Saxons, etc. — se trouvaient dans une situation bien différente de celle des Romains ; elles étaient restées complètement au stade de l'enfance.
Ils menaient une vie proche de la nature, rythmée par la chasse et la guerre, sans loi ni justice établies. Une profonde transformation s'opéra alors dans les relations et les conceptions de ces tribus, qui vivaient en petits groupes.
Qu’est-ce qui unissait ces tribus distinctes ? Le souvenir d’un ancêtre qui avait donné son nom à la tribu, le souvenir de générations illustres qui s’étaient illustrées lors de guerres antiques ou à la conquête de nouvelles terres, léguant à la tribu les titres de comte, de prince et de duc.
Cette transition s'est traduite par un attachement aux terres communes. Les hommes ont commencé à accorder plus d'importance à la propriété foncière communautaire qu'aux liens du sang.
Au lieu de l'appartenance tribale apparut ce que nous appelons la communauté villageoise. Toute la vie matérielle reposait sur la terre. Il n'y avait ni commerce ni industrie ; les femmes, les jeunes et les esclaves se chargeaient de tout ce qui était nécessaire en la matière. La majorité de la population ne connaissait rien d'autre que l'agriculture et les fréquentes expéditions militaires. Elle n'avait aucune notion de ce que nous appelons aujourd'hui culture, aucune idée de ce que nous considérons comme les fondements mêmes : lire et écrire. On considère comme un mérite particulier de Charlemagne le fait qu'à un âge avancé, il ait pris la peine d'apprendre à lire et à écrire. Toute l'éducation dans les territoires conquis reposait entre les mains de la population romaine. De là naquit l'administration publique, d'où l'influence de la conception romaine de la justice. Il en était ainsi dans les régions occidentales ; il en était autrement à l'est. Là, dans les régions qui forment l'Allemagne actuelle, le caractère germanique originel s'était préservé de ces influences. La force ininterrompue des tribus thuringiennes et saxonnes était une réalité avec laquelle il fallait compter au Moyen Âge.
Le christianisme fut le seul vecteur d'éducation pour eux. Pourtant, les sciences proprement dites – telles que les mathématiques, les sciences naturelles, etc. – n'en faisaient pas partie. L'apport des concepts moraux et éthiques fut le mérite du christianisme. Chez les tribus franques notamment, l'influence du clergé, en particulier celle des moines celtes immigrés, fut très forte. C'est au sein de ces tribus, conduites par des circonstances favorables vers une terre libre où, dans des régions encore largement incultes, elles purent développer leur identité propre, que l'on observe le mieux cette métamorphose. C'est ici que s'opéra la transformation de petites communautés en communautés plus importantes. Comtes et princes conquirent toujours plus de territoires et en confièrent des portions à de petits propriétaires. Ainsi, le pouvoir des grands propriétaires terriens s'étendit sans cesse. De ce transfert de relations relevant initialement du droit civil naquit une forme de juridiction et de constitution. Ce que les moines irlandais et écossais insufflèrent à l'origine, c'était un zèle religieux, une inspiration divine, pour œuvrer au salut de l'humanité. Tout cela a changé. Les Francs ne pouvaient plus concevoir le christianisme que comme un moyen d'acquérir du pouvoir.
Charlemagne, en particulier, utilisa l'Église pour étendre son pouvoir. Tout évêque qu'il instituait était généralement choisi comme instrument de son gouvernement. À l'origine, l'Église était dirigée uniquement par ceux qui étaient zélés pour la foi, ceux qui en étaient sincèrement convaincus ; plus tard, sous l'influence d'une autorité extérieure, l'Église elle-même chercha à établir des rapports de force. Ainsi, l'évêque fut d'abord un membre actif de l'Église, puis un souverain et un propriétaire terrien. C'est ainsi que nous percevons le Moyen Âge à l'époque de Charlemagne. Mais on ne peut parler d'un empire charlemagneien au sens où nous l'entendons aujourd'hui. La possession de vastes territoires permit le transfert de propriété foncière. De nouveaux territoires étaient conquis, engendrant de nouveaux transferts. C'est ainsi que virent l'apparition des tribunaux de justice. À la place des anciens tribunaux cantonaux, il s'éleva un tribunal de justice, composé de comtes impériaux ou, s'ils étaient nommés par les évêques, de prévôts.
Entre-temps, il existait toujours des tribus indépendantes, qui restaient fidèles à leurs anciens ducs, à leurs justiciers autoproclamés.
Il en était de même à la mort de Charlemagne, et il en resta ainsi sous son fils, Louis le Pieux. Nous le constatons à travers ses relations avec ses trois fils, Lothaire, Pépin et Louis. Il divisa son empire entre eux, comme s'il s'agissait d'une propriété privée, et lorsqu'il eut un autre fils d'un second mariage et qu'il s'apprêtait à modifier ce partage, ses fils aînés se soulevèrent contre lui, le vainquirent à la bataille de Lügenfeld et le contraignirent à abdiquer, afin que leurs biens ne soient pas réduits. Ceci nous éclaire sur ce qui importait le plus dans un tel État. Nous constatons également combien les récits historiques traitant de cette période donnent une image erronée. Les combats qui eurent lieu visaient des intérêts purement privés, et bien que la population fût, bien sûr, perturbée et harcelée par les expéditions militaires et le déploiement de troupes, toutes ces luttes de l'époque post-carlovingienne furent, en réalité, sans importance pour le progrès de l'humanité.
Ce qui revêtait une réelle importance, cependant, c'était l'opposition qui s'était développée entre l'empire des Francs et l'empire comprenant l'Allemagne et l'Autriche. Dans l'Empire d'Occident, une lutte s'était progressivement engagée entre la noblesse laïque et le pouvoir ecclésiastique. Le clergé instruit assumait désormais les fonctions autrefois assurées par les descendants de la population romaine : les hauts fonctionnaires de la cour, les greffiers, etc. Tous bénéficiaient d'une éducation relativement uniforme, dispensée dans les monastères. Aux côtés du clergé instruit se trouvait le peuple illettré, entièrement dépendant de ces ecclésiastiques cultivés. L'éducation de l'époque reposait en grande partie sur l'enseignement dispensé dans les écoles monastiques. La théologie chrétienne englobait sept sciences, trois inférieures et quatre supérieures.
Ainsi, nous voyons, à l'extérieur, sur les terres, un peuple entièrement consacré à la guerre et à l'agriculture ; tandis que dans les églises, les écoles et les administrations, on enseignait les sciences, héritées des écoles monastiques. Les trois sciences fondamentales étaient la grammaire, la logique et la dialectique. La grammaire était la science du langage, la logique celle de la pensée – et elles ont perduré sous la même forme, depuis leur enseignement en Grèce, dans les monastères du Moyen Âge jusqu'au XIXe siècle ; alors qu'aujourd'hui elles sont considérées comme superflues. Venait ensuite la dialectique, qui a complètement disparu des cursus scientifiques actuels. L'éducation médiévale reposait sur la dialectique, que tout aspirant à une vie intellectuelle digne de ce nom se devait d'apprendre et de maîtriser. La dialectique est l'art de défendre une vérité contre toute attaque, selon les règles de la raison. Pour ce faire, il fallait connaître les lois du raisonnement. Le sophisme était proscrit lorsqu'il s'agissait de défendre une vérité de manière permanente ; nous n'étions pas à l'ère des journaux, où les arguments valables aujourd'hui ne le sont plus demain.
De la dialectique naît ce que l'on pourrait appeler la conscience scientifique et savante, et que tout individu souhaitant participer au travail scientifique devrait posséder. Tout ne peut être défendu rationnellement ; d'où l'importance capitale de cette formation, qui permet d'établir des distinctions rigoureuses. Plus tard, cependant, cet enseignement a dégénéré, si bien qu'à la fin du Moyen Âge, il pouvait arriver que quelqu'un se porte volontaire pour défendre n'importe quelle vérité, pendant 24 heures, contre les attaques de professeurs, d'étudiants et de laïcs réunis à Paris.
Ceux qui aspiraient à la vocation de juge étaient formés par la dialectique – non pas tant les présidents des tribunaux que ceux qui rédigeaient les verdicts.
Lorsque, au début de Faust , Goethe lui fait dire : « C’est vrai, j’en sais plus que tous vos sots, prêtres, docteurs, scribes, maîtres des écoles », il caractérise les dignités et les fonctions auxquelles, à cette époque, un homme pouvait accéder par une formation scientifique. Un « docteur » était celui qui pouvait faire usage de son savoir de manière indépendante. Un « maître » avait le droit d’enseigner à l’université. Les « clercs » désignaient tous ceux qui travaillaient dans l’administration, quel que soit leur rang. Les « pasteurs » étaient tous les membres du clergé. Le mot « pfaffé » (pasteur) n’était pas alors une insulte, mais un titre honorifique. Ainsi, au XIVe siècle encore, Maître Eckhardt qualifie Platon, le grand Grec, de « pfaffé ».
Les quatre sciences supérieures étaient : la géométrie, l'arithmétique, l'astronomie et la musique.
La géométrie est la science de l'espace. L'arithmétique est une forme plus poussée de calcul. L'astronomie, elle aussi, représentait plus ou moins ce que nous entendons par là aujourd'hui. La musique était différente de ce que nous appelons musique aujourd'hui. La musique était la science de l'harmonie des sphères. On croyait que l'univers entier entretenait une relation harmonieuse avec ses constituants individuels. Toutes ces relations, exprimées par des figures, étaient cherchées à découvrir. De même, les couleurs, les notes, etc., sont basées sur certains nombres. En musique, on recherchait la clarté concernant les lois de l'harmonie, des relations rythmiques ; on enseignait la concorde des lois cosmiques.
J'ai donc tenté de vous donner une idée des activités de la classe dirigeante qui s'appuyait sur son éducation. Cette éducation gagnait en influence dans le royaume occidental que nous appelons aujourd'hui la France. La situation était différente en Germanie. Là, les tribus étaient restées indépendantes ; elles avaient conservé leurs coutumes simples et, dans une large mesure, leur liberté. Le revers de la médaille de ces relations primitives résidait cependant dans le fait que le clergé, illettré, se laissait instrumentaliser par les ducs et les empereurs pour accéder au pouvoir.
La domination de l'Empire d'Occident demeura aux mains des Carlovingiens. Pourtant, les souverains de cette dynastie ne furent jamais d'une grande utilité. Leur incompétence devint flagrante lorsque les Normands, ces belliqueux pillards venus du nord, ravagèrent la région. Ces derniers envahirent le pays par l'embouchure de l'Elbe et de la Weser, pillant les côtes, notamment en France, où ils s'emparèrent des régions septentrionales et progressèrent jusqu'à Paris. Charles III régnait alors ; il se révéla lui-même totalement incapable d'entreprendre quoi que ce soit contre les Normands. Il fut donc aisé pour un duc autrichien inconnu, Arnulf de Cairinthie, de mettre fin à la domination carolingienne et d'usurper le pouvoir. D'abord respecté pour sa victoire sur les Normands, il fut cependant contraint, par la jalousie des princes, de faire appel à l'Église et de conclure une alliance avec elle. Il dut entreprendre une expédition en Italie et, de manière générale, se soumettre à l'autorité ecclésiastique en de nombreux points. De ce fait, après sa mort, l'Église, comme nous le verrons, usa de son pouvoir. Ce ne fut pas un prince ou un comte laïc, mais l'archevêque de Mayence qui devint le tuteur de son fils, Louis l'Enfant. Ainsi, l'archevêque s'arrogea tous les privilèges du gouvernement, et dès lors, les fondements du pouvoir de l'Église furent posés. Celle-ci n'était plus seulement exploitée par les souverains laïcs, mais s'associait de plus en plus à l'exercice du pouvoir et de la juridiction temporels. Il en résulta un apaisement de la lutte entre le pouvoir temporel et le pouvoir ecclésiastique, inaugurant ainsi une période historique majeure : la lutte entre l'empereur et le pape.
Les descriptions historiques classiques, qui présentent ces deux puissances comme totalement distinctes, sont erronées. Elles n'étaient rivales que dans la lutte pour l'autorité extérieure, mais il s'agissait de puissances égales œuvrant dans le même sens. Nous sommes simplement confrontés à une querelle entre une Église devenue séculière et un pouvoir séculier. Nous constatons une expansion du pouvoir dans deux directions ; et, en troisième lieu, nous observons l'essor des « villes libres », qui se répandent à travers toute l'Europe.
France et Allemagne
Il y a une semaine, nous avons étudié le contraste entre ce qui est aujourd'hui la France, d'une part, et l'Autriche et l'Allemagne, d'autre part, tel qu'il s'est développé aux VIIIe, IXe et Xe siècles.
Nous avons constaté que l'Empire d'Occident se distinguait par les vestiges de l'ancienne culture romaine et que l'Église avait rapidement acquis une grande autorité en devenant propriétaire de vastes étendues de terres. Il s'ensuivit une lutte entre la noblesse laïque et l'Église ambitieuse. Cette dernière avait été dotée, notamment par Charlemagne, d'immenses domaines, si bien qu'elle devint l'alliée des souverains laïcs, car elle était liée par des relations féodales tant avec ses subordonnés qu'avec ses supérieurs.
Les vaincus s'étaient liés par des liens féodaux avec les conquérants ; les nobles devinrent vassaux du roi, et le royaume se renforça sans cesse. L'Empire d'Occident était constamment préoccupé par l'opposition entre les vassaux et l'Église. La situation était différente en Orient. Là, le vieux sentiment d'indépendance et de liberté persistait, si bien que les ducs tribaux refusaient toute forme de dépendance. Ainsi, les IXe, Xe et XIe siècles furent marqués par les efforts incessants des prétendus rois – certes élus, mais en réalité souverains de leurs propres tribus – pour soumettre les ducs des autres tribus.
L'histoire relate de nombreux conflits de ce genre. Après le Franc Conrad, les Carlovingiens furent remplacés par une dynastie saxonne, et l'on relate abondamment les exploits d'Henri Ier, d'Otton Ier, II et III, et d'Henri II, ainsi que ceux des rois francs suivants, Conrad II et Henri III, IV et V. Ces rois, élus dans l'Empire d'Orient, n'avaient cependant aucun pouvoir sur la constitution ou la législation des tribus. Il est donc bien plus important de comprendre ce que représentait réellement l'empire à cette époque que de se faire une idée précise des batailles individuelles.
Il existait de très vastes duchés, qui s'étaient formés selon le mode de développement décrit. Lors des premières migrations vers ces régions, certains individus avaient acquis de grandes propriétés et étaient devenus de plus en plus puissants ; les petits propriétaires étaient devenus dépendants d'eux et contraints de leur céder leurs biens en fiefs, puis de payer un tribut.
Ainsi, les ducs tribaux absorbèrent progressivement les petites propriétés et, en cédant à d'autres une partie de leurs grandes propriétés sous régime féodal, s'assurèrent le droit de disposer d'un nombre reconnu de combattants et de percevoir une somme fixe.
Ainsi, par l'absorption des petites propriétés par les plus grandes, les duchés saxon, franc, souabe, bavarois et autres virent le jour. Progressivement, la juridiction du tribunal cantonal fut transférée à la Haute Cour de justice, imposée aux vassaux et aux paysans par les ducs. L'Église, conformément à ses règles, devait exercer sa juridiction par l'intermédiaire des prévôts. Le roi lui-même n'était qu'un grand propriétaire terrien. Il avait des vassaux, des hommes d'armes qu'il avait enrôlés de force ; de plus, il avait acquis des domaines, grâce auxquels il avait établi son autorité en divers lieux. La relation du duc avec le roi n'était elle aussi que celle d'un vassal, car il payait un tribut fixe à la cour. La juridiction relevait de la compétence ducale. Seule la région frontalière contre les Magyars, les Wendes et les Danois était du ressort des margraves et des comtes palatins. Il n'existait pas de grands États dotés d'une administration centrale et d'armées uniformes. De là naquirent les guerres incessantes des rois contre les ducs rebelles qui refusaient de payer le tribut. Peu à peu, l'Église se vit contrainte d'intervenir.
Il était conforme à la piété d'exiger que l'Église s'acquitte de ses obligations envers le roi. C'est Otton Ier, en particulier, qui, avec une piété et une orthodoxie ecclésiastiques irréprochables, obligea l'Église à verser ce tribut. Les évêques étaient contraints d'agir comme les autres vassaux. Les biens de l'Église étaient divisés en deux parties : l'une était cultivée par les serfs pour les évêques, dont ils devenaient entièrement dépendants ; l'autre restait soumise à des relations moins définies ; les paysans devaient y cultiver les champs pour le roi, au nom de l'évêque.
Face à de nouveaux ennemis, les empereurs se virent contraints de resserrer leurs liens avec l'Église. De puissants ennemis menaçaient l'Europe centrale. Les Normands, après avoir harcelé à maintes reprises les tribus, renoncèrent à leurs incursions et furent finalement vaincus par Arnulf de Carinthie à la bataille de Tours. Ils s'étaient emparés de la Bretagne. Puis, venus de l'est, des tribus finno-ougriennes firent des percées, et les invasions de ces Magyars semèrent une terreur indescriptible. Les récits anciens relatent l'horrible brutalité de leur campagne victorieuse. Le mérite de les avoir repoussés est généralement attribué à Henri Ier et à Otton Ier. C'est en partie vrai. Mais les incursions des Magyars ne sauraient être comparées à la déclaration et à la conduite des guerres ultérieures.
Les Magyars envahirent le pays à un moment où les ducs étaient particulièrement rebelles, et Henri Ier dut commencer par demander une trêve afin de constituer au moins une armée unifiée. Ce resserrement des rangs ne fut effectif, au sein du département des affaires militaires, que par nécessité urgente.
Nous avons vu comment la juridiction s'est progressivement transférée aux propriétaires terriens, ducs et rois. Des relations de plus en plus indignes se sont instaurées. Nombre de personnes, autrefois paysans libres, ont dû abandonner tous leurs biens pour se soumettre à l'autorité des grands propriétaires. Elles furent alors employées non seulement dans l'agriculture, mais aussi comme messagers, artisans et dans l'armée.
Un commerce florissant se développait, notamment grâce à l'amélioration de la productivité des sols, en constante augmentation grâce à l'emploi de nombreux ouvriers. Parallèlement, une véritable classe d'artisans émergeait, chose inédite jusqu'alors. Comme mentionné précédemment, les tâches ménagères étaient assurées par les esclaves et les femmes. Seuls les métiers de forgeron et d'orfèvre existaient. Mais désormais, grâce à ces évolutions, une nouvelle classe d'artisans et de commerçants se formait. Partout en Europe, des villes fortifiées s'établissaient dans les régions où existaient des marchés favorables. Elles attiraient les mécontents, victimes d'injustices, et les situations de congestion ne cessaient de s'aggraver. Cette situation obligea le roi à s'appuyer sur les villes pour obtenir du soutien.
La cavalerie était nécessaire face aux cavaliers magyars. Cette cavalerie constitua le noyau de la classe des chevaliers qui apparut à cette époque. Il est indispensable de considérer tous ces éléments pour obtenir une image fidèle de la situation. Cette vision d'ensemble est plus importante qu'une analyse détaillée de ces batailles.
Lors des combats dans les marais en 933 et près des mines de cuivre en 955, les Magyars furent vaincus et subirent une telle déroute que leur appétit pour de nouvelles invasions s'évanouit. Ils fondèrent un empire aux alentours du Danube, sur le territoire de l'actuelle Hongrie. À cette époque, les empereurs étaient contraints de s'appuyer sur l'Église ; le christianisme était instrumentalisé politiquement. Les Magyars se convertirent au christianisme notamment grâce à l'évêché de Passau. Pour comprendre ce qui se passait dans les cœurs à cette époque, il ne faut pas se référer aux conceptions ultérieures. Une foi intense animait le peuple, un sentiment religieux poussé à l'extrême. Ils écoutaient le clergé en toutes choses et se contentaient de se laisser guider par lui. Les ducs et les rois favorisaient cette forme de servilité. Depuis Charlemagne, ils s'étaient appuyés sur cette autorité sur les âmes. Ainsi, le clergé devint le meilleur et le plus influent conseiller du peuple, et s'insinua profondément dans son cœur et son âme.
De plus, il se trouve qu'à cette époque, une très forte influence s'exerça par les Arabes, non seulement d'origine scientifique, comme décrit précédemment, mais aussi d'origine littéraire, conférant à l'âme du Moyen Âge un caractère nouveau. Un riche corpus de sagas, de contes, de légendes, de sentiments et d'images s'implanta dans la conscience populaire ; et cette influence spirituelle, transmise d'Orient en Europe, fut si intense que l'on voit l'âme originellement rude des peuples germaniques s'adoucir. Par ailleurs, leur piété fut imprégnée d'un élément d'une importance capitale : le culte de la Vierge Marie et la transformation du statut de la femme qui en découla. Celui qui ignore cela ne connaît rien de l'histoire du Moyen Âge. Il ferme les yeux sur des faits tels que la peur des épidémies qui s'emparait fréquemment du peuple. La crainte de ce roi s'empara du peuple vers l'an 1000 (sous le règne de l'empereur Otton III, 983-1002), car il était censé annoncer la fin du monde. Ce grand événement, auquel on se préparait par des pénitences et des pèlerinages, mobilisa toute l'Allemagne. L'empereur Otton III lui-même entreprit un pèlerinage au tombeau de saint Adelbert de Prusse. Tout cela découlait de la ferveur populaire de l'époque. Qui ne comprend pas cela ne comprend pas non plus l'essor des croisades ultérieures. Là aussi, on a cherché des causes matérielles au mouvement, mais celui qui ne voit les choses que sous cet angle se trompe de cible.
Le sécularisme des évêques et des abbés ne pouvait rester sans réaction, sans opposition, et l'on comprend ainsi le puissant mouvement de réforme né à Cluny. L'influence des Clunisiens était immense ; la « Trêve de Dieu » en témoigne. À une époque où aucun empire n'était gouverné de manière uniforme, on peut mesurer l'importance des efforts des moines de Cluny qui parvinrent à limiter la loi du plus fort pendant quelques jours de la semaine – du vendredi au lundi – afin qu'aucun conflit ne se déclare durant cet intervalle. Il faut se rappeler qu'à cette époque, la justice n'était pas encore véritablement administrée ; la loi du plus fort régnait en maître. La lutte acharnée entre les empereurs allemands et les papes ne fut pas seulement motivée par des intérêts personnels, mais aussi, du côté de l'Église, par le fanatisme. Le pape se considérait comme le représentant du Christ autant que comme le maître du domaine temporel – comme si l'empire du Christ lui conférait également l'autorité temporelle.
Le pape Grégoire VII, qui contraignit l'empereur Henri IV à la soumission de Canoses, était à l'origine un moine de Cluny, où il avait acquis son fanatisme. La papauté avait pour habitude de déclarer : « De même qu'il y a deux souverains dans le système solaire – le Soleil et la Lune –, il en va de même dans la vie humaine : le pape est le Soleil, le roi est la Lune, ne recevant sa lumière que de l'Église. » Cette opinion fut acceptée et reconnue comme légitime même par le grand poète Dante, qui, à propos de la répartition du pouvoir, qualifia de juste et légitime la suprématie du clergé sur les pouvoirs séculiers. Or, cette lutte entre l'empereur et le pape avait pris une telle ampleur car, entre-temps, un certain processus d'unification était en cours. Les différents duchés avaient été unifiés par une autorité extérieure. Les ducs se voyaient désormais obligés de rendre service militaire et de verser un tribut fixe à l'empereur. Tous les pays suivants – Italie, Bourgogne, Lorraine, France, Autriche et Hongrie, Saxe et Pologne – furent, un temps, liés féodalement à la couronne allemande.
Ainsi, au XIe siècle, une certaine unité s'était instaurée, renforçant le pouvoir de l'Église. À la mort d'Henri III, ce ne furent pas des princes laïcs qui furent nommés tuteurs du jeune roi, mais les archevêques Hannon de Cologne, puis Adalbert de Brême.
L'imprégnation de l'âme populaire par le sentiment religieux avait engendré une foi aveugle en l'autorité. L'occasion se présentait enfin pour Rome. Une politique astucieuse fut mise en place depuis Rome. Le clergé devait être détaché de tout intérêt séculier, afin de n'avoir qu'un seul but : la prédication et l'autorité sur le peuple. Pour ce faire, les ecclésiastiques devaient être totalement indépendants. Ainsi, au XIe siècle, le célibat du clergé, lié au monde par des liens de sang choisis volontairement, entraînait la perte de son indépendance et l'incapacité d'exercer un service aussi libre.
Cela incita le clergé et les papes à développer une volonté inflexible : une seule chose comptait à leurs yeux, l’autorité de l’Église. Ainsi, la possession des évêchés permit à l’Église d’exiger un droit de regard sur le gouvernement. Auparavant, les princes laïcs détenaient tous les évêchés vacants. Désormais, la décision reposait uniquement sur des considérations spirituelles ; et l’autorité s’en trouva renforcée, car toutes les nominations étaient entre les mains de l’Église. De là naquit la querelle des Investitures, à laquelle Henri IV refusa de consentir, et qui mena à sa soumission à Canossa.
Tout cela s'inscrivait dans la lutte entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel. Nous avons vu, dans le cas de Clovis, que le Dieu des chrétiens était son Dieu, puisqu'il mena les armées à la victoire ; et nous constatons maintenant comment l'Église elle-même acquiert de l'autorité. Il est essentiel de comprendre cela pour saisir les nouvelles conditions qui ont engendré les croisades.
Nous avons vu, à propos des Francs, ce qu'étaient devenues les tribus chassées de leurs terres par les migrations. Nous avons constaté comment le christianisme s'était imposé dans tous les aspects de la vie, comment les monastères et les évêchés étaient devenus le centre des nouveaux établissements, et que les moines n'exerçaient pas seulement une influence spirituelle sur le peuple ; ils l'instruisaient aussi dans la culture de divers fruits, construisaient eux-mêmes les églises, etc.
Les villes se contentèrent de s'établir autour des évêchés, et partout nous constatons la puissante influence de l'Église.
On constate l'influence des Maures sur les sciences et les lettres. Les croisades nous révéleront une autre influence majeure, venue elle aussi d'Orient. C'est grâce à ces influences que furent réalisées les grandes inventions et découvertes. En effet, en Chine et en Orient, on connaissait bien des choses dont l'Occident ignorait tout : la fabrication du papier, le tissage de la soie, l'utilisation de la poudre à canon, etc. C'est ainsi que furent données les premières impulsions aux grandes inventions.
Ainsi, de deux côtés, nous avons vu de puissantes forces exercer leur influence sur l'humanité médiévale. Gardez cela à l'esprit, ainsi que la fondation des villes, et vous comprendrez qu'un siècle s'annonçait, qui donnerait un puissant élan à l'évolution. Pour suivre ce processus de la bonne manière, il ne suffit pas de simplement l'assimiler. Nul ne comprend véritablement les événements s'il tente de les appréhender uniquement par sa raison, et non par le sentiment, s'il ne peut pénétrer les subtilités de l'âme collective et saisir ce qui s'y déroule et s'y accomplit. À lui, les paroles de Faust s'appliquent :
« Et ce que les hommes appellent l'esprit du temps,
n'est après tout que leur propre esprit,
dans lequel, souvent déformé, le temps n'est que verre. »(Traduction d'Ana Swanwick.)
Du Moyen Âge à la Renaissance
Nous sommes à mi-chemin du Moyen Âge, avec les XIe, XIIe, XIIIe et XIVe siècles devant nous. Cette période est importante et riche de sens, car elle nous permet d'étudier l'essor des grands empires. L'étude de l'Antiquité nous a également appris l'existence de grands États-domestiques, mais ils sont si lointains qu'il est difficile de porter un jugement historique définitif. Au Moyen Âge, en revanche, nous voyons ce que l'on appelle un « empire » se développer à partir de causes en apparence insignifiantes. Car si un empire est une entité dotée d'une armée commune, d'une constitution et de tribunaux, rien de tel n'existait en Germanie. Jusqu'aux XIIIe et XIVe siècles, ces régions étaient encore divisées en territoires distincts et indépendants.
Ce n'est que sous le règne d'Henri III (1039-1056) qu'un événement déterminant se produisit pour unifier les territoires des États. Cet empereur parvint en effet à regrouper les ducs tribaux en une sorte de département administratif impérial. Auparavant, leur position suprême découlait des caractéristiques spécifiques de leur tribu ; désormais, ils devinrent ministres d'État, vassaux de l'empereur. Progressivement, les vassaux de rang inférieur furent assimilés et, de simples hommes libres, devinrent, au même titre que les ministres, vassaux de l'empereur. Avec le temps, ils formèrent ce que l'on appelle la petite noblesse, au sein de laquelle furent recrutés les chevaliers, cette classe qui joua un rôle si important lors des croisades. Déjà sous le règne d'Henri IV, les chevaliers y jouaient un rôle considérable.
Lorsque Grégoire VII excommunia Henri IV, seuls quelques princes allemands restèrent fidèles à l'empereur ; d'autres, sous l'influence du pape, élurent des rois rivaux. Ces combats n'étaient pas essentiels ; ce qui importe, c'est que, à travers ces conflits, la classe des chevaliers acquit une importance particulière. Les querelles et les guerres se multiplièrent, et la brutalité ne cessa de croître. La paysannerie souffrit énormément des pillages. Les derniers paysans libres ne purent plus résister et furent absorbés par les seigneurs et les ducs, puis par les rois. De ce processus sordide naît ce que nous appelons « empire ».
À cet égard, il n'y avait aucune différence entre les princes séculiers et les princes spirituels ; mais la différence était grande entre le clergé sécularisé et celui des monastères. Le clergé, sous l'autorité des évêques, était pour la plupart illettré et grossier. Il tirait profit de ses tenanciers féodaux. Les évêques s'occupaient de l'administration de leurs biens et étaient aussi illettrés que les chevaliers ou les paysans : rien de ce que nous appelons aujourd'hui la culture n'existait. Ainsi, la situation politique permit à l'Église de se consolider toujours davantage depuis Rome.
Il en allait autrement dans les monastères. Hommes et femmes y accomplissaient un travail considérable. On y recevait un savoir approfondi ; à cette époque, toute l'éducation provenait des monastères. En la matière, ils refusaient de se laisser soumettre au pouvoir politique de Rome, fondé sur la suprématie laïque du clergé. Ce qui émanait de Rome pouvait être jugé de manière tout à fait différente. Il fallait mener une lutte acharnée contre la brutalité et la loi du club des tribus germaniques. Rome aspirait à la ferveur spirituelle et au rayonnement de la pensée médiévale à travers le monde. La volonté la plus noble, en tout cas, venait de Rome, et non des princes germaniques. C'est en ce sens qu'il faut saisir la volonté de Grégoire VII lorsqu'il exigea le célibat, et le sentiment de Nicolas II lorsqu'il ne put tolérer l'influence des princes laïcs sur les nominations aux évêchés : une opposition à la sauvagerie croissante des territoires germaniques. Ainsi, les guerres d'Henri IV contre les Saxons furent non seulement presque aussi sanglantes que les guerres antérieures de Charlemagne contre le même peuple, mais elles furent menées avec un mépris tout à fait exceptionnel de la loyauté et de la bonne foi.
Au fil de toutes ces guerres, le bien-être du peuple se dégrada de plus en plus. De la tourmente de l'époque naquit un profond sentiment religieux, exacerbé jusqu'à l'émotivité sentimentale que je vous ai décrite à propos de l'an 1000. Cet émotivité religieuse poussait le peuple à des pèlerinages incessants vers l'Orient.
À l'origine, la religion chrétienne ignorait tout dogme. Elle reposait sur le contenu des idées, non sur leur formulation. Vous avez vu avec quelle liberté l'idée chrétienne s'est développée à Heiland , et comment, pour ses compatriotes, le poète a transposé la vie du Christ dans le contexte de l'ancien Saxe. Il concevait les événements extérieurs avec une grande liberté ; ils pouvaient se dérouler aussi bien en Germanie qu'en Palestine.
Dans un contexte de plus en plus externalisé, la manifestation extérieure de la foi devint une question cruciale pour l'Église. Elle ne pouvait plus être laissée à la discrétion des tribus. Corollaire du pouvoir politique, le dogme se figea et se rigidifia.
Les princes tentèrent d'instrumentaliser le pouvoir temporel de l'Église à leur profit ; les sièges épiscopaux furent pourvus par des frères cadets qui semblaient, physiquement ou mentalement, inaptes à toute autre fonction. Peu à peu, la situation évolua et l'ancienne époque céda la place à la nouvelle.
C’est alors qu’apparurent les croisades, que l’on peut comprendre psychologiquement à la lumière du climat qui régnait au Moyen Âge. Sous l’effet de l’exaltation religieuse ambiante, il fut aisé pour le pape – par l’intermédiaire de ses agents, tels que Pierre d’Amiens – d’inciter les hommes à partir en croisade. À cela s’ajoutait le grand dénuement qui frappait une population nombreuse. Ainsi, les motivations religieuses n’étaient pas les seules à alimenter la ferveur des croisades. De plus en plus d’hommes libres étaient devenus vassaux ; d’autres, contraints d’abandonner leurs biens, étaient devenus des vagabonds, ne possédant que le strict nécessaire. Parmi ces errants, issus de toutes les classes sociales – même de la noblesse –, nombreux étaient ceux qui, sans occupation, étaient prêts à se lancer dans n’importe quelle entreprise, y compris les croisades.
Ainsi, nous comprenons qu'un grand nombre de facteurs étaient à l'œuvre : l'exaltation religieuse, le dogmatisme rigide et l'oppression matérielle. La puissance de ces causes est illustrée par le fait que, lors de la première croisade, un demi-million de personnes se rendirent en Orient. Le premier élément déclencheur fut le mauvais traitement infligé aux nombreux pèlerins par les Sarrasins. Cependant, des causes plus profondes sous-tendaient ce phénomène. Les hommes se soumettaient à un dogme rigide ; et ceux qui ignorent à quel point, à cette époque, les hommes s'accrochaient corps et âme à la religion ne connaissent rien du Moyen Âge. Un sermon avait un pouvoir d'enflammation sur le peuple, s'il trouvait les mots justes. Nombreux étaient ceux qui pensaient trouver le salut en rejoignant la croisade ; d'autres espéraient obtenir le pardon de leurs péchés. Notre regard moderne ne peut nous donner une image fidèle de ce phénomène médiéval ; il est ici confronté à de nombreuses causes intangibles.
Ce ne sont pas les causes, mais les effets des croisades qui revêtent une importance particulière. L'un de ces effets se manifesta très vite : un échange beaucoup plus étroit entre les différents pays. Jusqu'alors, l'Allemagne était restée presque inconnue des pays romans ; désormais, la fraternité d'armes les rapprocha. La science maure, elle aussi, y trouva un véritable écho. Auparavant, seules l'Espagne, l'Italie et la France possédaient des chaires universitaires ; ce n'est qu'après les croisades qu'elles furent créées en Allemagne. Désormais, pour la première fois, l'influence de la science véritable se répandit depuis l'Orient. Jusque-là, ce domaine était resté totalement fermé ; de grands trésors culturels étaient conservés dans les écrits des auteurs grecs classiques. En réalité, c'est grâce au contact avec l'Orient que la science a vu le jour.
L'influence indéterminée de l'émotivité religieuse avait pris une forme précise ; elle était devenue ce que l'on appelle la science médiévale. Je voudrais vous en donner une brève description.
Tout d'abord, elle a donné naissance à deux modes de pensée, qui se sont manifestés de façon notable dans la vie scientifique du Moyen Âge. La pensée scolastique s'est scindée en deux courants : le réalisme et le nominalisme. Il s'agit d'un sujet apparemment abstrait, mais pour le Moyen Âge, et même pour des époques ultérieures, ce conflit a acquis une profonde signification, à la fois théologique et séculière. Les scientifiques se répartissent en deux camps. Les nominalistes sont ceux qui croient aux noms ; les réalistes , ceux qui croient à la réalité. Les réalistes, au sens médiéval du terme, étaient ceux qui croyaient en la réalité de la pensée, en une signification réelle de l'univers. Ils supposaient que le monde a un sens et n'est pas apparu par hasard. Du point de vue matérialiste, cela peut paraître une conception absurde ; mais quiconque ne considère pas cette pensée comme une simple fantaisie doit admettre que l'idée d'une loi cosmique, que les hommes recherchent et trouvent en eux-mêmes, a également une signification pour le monde.
Les nominalistes étaient ceux qui ne croyaient pas à la réalité des pensées, n'y voyant que des noms donnés au hasard, des choses dénuées de sens. Tous ceux qui pensent voir dans la pensée humaine une simple coïncidence – comme Kent et Schopenhauer, qui conçoit le monde comme une idée – sont issus du nominalisme médiéval.
Ces courants divisèrent l'armée des moines en deux camps. Il est remarquable que, sur des questions aussi importantes, l'Église n'exerce aucune contrainte et, en ce qui concerne le savoir, affirme sereinement que l'on peut se demander si la Trinité divine n'est pas, elle aussi, qu'un nom – et que, par conséquent, rien n'est réel. On perçoit néanmoins ici la grande liberté de l'Église médiévale. Ce n'est qu'à la fin de cette période que commencent les persécutions des hérétiques ; et il est significatif que le premier inquisiteur en Allemagne, Conrad de Marbourg, ait été assassiné par le peuple. C'est alors que les croyances commencèrent à être persécutées. Il s'agit d'un changement de cap important. La liberté de pensée qui régnait auparavant au sein de l'Église est illustrée par le grand maître et penseur Albert le Grand (1193-1280). Homme d'une érudition remarquable, il s'intéressait en profondeur à toutes les sciences ; il maîtrisait les études ecclésiastiques, la connaissance arabe, l'histoire naturelle et la physique. Le peuple le considérait comme un magicien. Le savoir et la superstition populaire, exploités par le clergé sécularisé, s'affrontaient violemment.
Les villes prennent alors le devant de la scène. On assiste à l'émergence d'une classe de citoyens influents. Les manufactures prospèrent et des corporations se forment. L'artisan n'est plus contraint de subir l'oppression des seigneurs, comme c'était le cas pour les serfs. Bientôt, rois et princes nouent des alliances avec les cités médiévales. L'empereur Frédéric Barberousse combattit pendant des années les villes d'Italie du Nord. Un fort sentiment de liberté et une conscience accrue de sa propre valeur se développent parmi les citoyens. Ainsi, d'une part, à la campagne, on observe une conviction religieuse conjuguée à une oppression extérieure croissante ; d'autre part, dans les villes, une citoyenneté libre. Certes, les citoyens étaient liés par une organisation corporative rigoureusement réglementée ; mais cela contribuait en soi à la liberté des villes, tandis qu'à la campagne, la vie dépérissait sous le joug des clubs et de la brutalité. Après les croisades, les chevaliers se livrèrent à une vie de cour stérile et stérile. Ils s'occupèrent de querelles, de tournois et de batailles d'armes ; leurs mœurs devinrent de plus en plus rudes. Avec le temps, la quête amoureuse, en particulier, prit des formes des plus ridicules. Les chevaliers qui savaient écrire composaient des odes à leurs bien-aimées ; d’autres leur rendaient la cour de diverses manières. Une grande ignorance s’alliait à cette vie de cour. Les hommes étaient presque tous illettrés ; la femme, elle, devait savoir lire et écrire. Les femmes occupaient une position paradoxale : à la fois idolâtrées et réduites en esclavage. Une sorte de barbarie régnait, une vie débridée où le viol des femmes était considéré comme une coutume.
Parallèlement, ce qu'on appellera plus tard la culture se développait dans les villes. Ce qui s'y passait était inévitable ; car de nouvelles situations émergent partout où la liberté de construire est possible. Le véritable progrès spirituel a lieu lorsque la vie industrielle n'est pas entravée. Non pas que le progrès spirituel découle du progrès matériel, mais le véritable progrès spirituel se trouve là où la vie industrielle n'est ni opprimée ni confinée.
Ainsi, à cette époque, une vie culturelle foisonnante s'épanouit dans les villes ; la quasi-totalité des œuvres d'art, de l'architecture et des découvertes qui nous sont parvenues nous est due à cette période de culture urbaine. C'est au sein de cette riche culture urbaine italienne que Dante a émergé. En Allemagne également, on retrouve d'importantes réalisations intellectuelles sous cette influence. Certes, les premiers poètes notables, tels que Wolfram von Eshenbach, Gottfried von Stassburg, etc., étaient des chevaliers ; mais sans la contrainte imposée par les villes, ces réalisations n'auraient pas été possibles. Parallèlement, alors que le souffle de la liberté animait les villes, la vie universitaire connut également un essor considérable. Au départ, lorsqu'un Allemand souhaitait acquérir un savoir supérieur, il devait se rendre en Italie, en France, etc. Désormais, les premières universités virent le jour en Allemagne même : Prague (1348), Vienne (1365), Heidelberg (1386). La liberté dissipa la morosité médiévale.
Le clergé sécularisé, à l'instar des princes, était englué dans des luttes d'intérêts, et l'Église avait elle-même adopté cette caractéristique. En suivant l'évolution de la situation, on comprend que le nouveau courant spirituel, le mysticisme allemand, ne pouvait naître que de cette manière : en opposition radicale avec le clergé sécularisé. Ce mouvement se répandit particulièrement le long du Rhin, à Cologne, Strasbourg et dans le sud de l'Allemagne. Il comptait parmi ses membres des hommes tels qu'Eckhardt, Tauler, Suso, etc. S'étant affranchis du clergé romain, ils furent déclarés hérétiques et leur vie devint extrêmement difficile. Une dimension spirituelle imprègne leurs écrits. Ils s'étaient retirés au plus profond de leur être pour parvenir à une profonde connaissance d'eux-mêmes. Ces moines indépendants parlaient au cœur du peuple d'une manière extraordinairement édifiante, dans un langage aujourd'hui incompréhensible, à moins de lire les écrits d'un maître Eckhardt ou de Tauler. La beauté de la langue y était implantée par le mysticisme, et les traductions contemporaines surpassaient de loin les traductions ultérieures en beauté de la langue.
Ce développement de la langue allemande fut brutalement interrompu par Luther, qui produisit la Bible en allemand dans le style philistin le plus pédant de l'époque, style dont est issu le haut allemand moderne. Tout cela se déroula en opposition au clergé. Ce qui était souhaité à ce moment-là n'a, dans bien des domaines, pas encore été réalisé. On a toujours affirmé que la traduction de la Bible par Luther représentait un événement sans précédent, mais on constate que des sommets bien plus élevés avaient été atteints auparavant.
Nous approchons de l'époque de la Renaissance. La consolidation des relations qui s'était opérée consistait essentiellement en l'expansion constante des territoires sous l'autorité des princes régnants. De plus, une part considérable de la liberté médiévale des cités fut absorbée par la constitution des grands États. On parle beaucoup aujourd'hui du despotisme qui prévalait alors. La liberté a, bien sûr, son côté sombre ; et elle n'est pas véritable liberté si le libre arbitre d'un individu est limité par celui d'autrui.
Au milieu de cette période médiévale, l'arbitraire du pouvoir séculier suscitait une opposition au sein des universités, opposition que Fichte, plus tard peut-être seul, a exprimée à son tour. Les documents des universités médiévales nous lèguent les paroles des esprits libres de cette époque. Aujourd'hui, non seulement le gouvernement séculier, mais aussi la science sont sous le contrôle de l'État.
J'ai esquissé cette époque sans la nuancer, sans recourir aux formules toutes faites d'aujourd'hui. J'ai cherché à mettre l'accent sur les progrès réels accomplis. Si nous aspirons à la liberté, nous devons avoir de la compassion pour ceux qui nous ont précédés dans ce combat. Nous devons comprendre que d'autres époques ont également vu naître des hommes qui chérissaient la liberté.
L'histoire est le récit de l'évolution de l'homme vers la liberté ; et pour la comprendre, il nous faut étudier les moments culminants de toute liberté.

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